Du patinage au saut à ski, l’évolution des Jeux d’hiver au féminin

Pierre de Coubertin n’était pas opposé à la pratique féminine du sport. Avec une sœur écuyère et une mère escrimeuse, comment aurait-il pu l’être ? Ce qu’il n’aimait pas, en revanche, c’était l’idée que ces dames participent à des compétitions publiques. L’organisme de ces petites choses fragiles qui servent principalement à procréer n’était pas capable, selon lui, de résister aux chocs. Voir un corps de femme se briser aux yeux de tous était au-dessus de ses forces. Nous vous épargnons ses plus célèbres phrases sur le sujet. Vous avez compris l’idée globale que défendait ce cher baron. Mais ne soyons pas anachroniques non plus. Au début du 20ème siècle, peu d’hommes avaient une opinion différente de celle du rénovateur des Jeux olympiques. En parallèle de leurs autres combats, les femmes ont donc aussi dû se battre pour obtenir le droit d’être des championnes. Parmi les grandes militantes de la cause du sport féminin, la Française Alice Milliat reste une figure incontournable. Nous en reparlerons plus longuement une autre fois car ses actions méritent le détour.

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Quant à Coubertin, il est toujours président du CIO lorsque s’ouvrent les Jeux d’hiver de Chamonix en 1924. Si les femmes y participent, leur présence reste confinée au patinage artistique (dames et couples mixtes). Mais elles sont bien là et elles ne vont cesser de conquérir de nouveaux sports tous les quatre ans. Pour comprendre l’évolution de la place des femmes dans les Jeux d’hiver, il faut bien passer par quelques chiffres… En 1924 à Chamonix pour les premiers JO d’hiver, 13 femmes seulement participent aux épreuves, soit 5% des sportifs. Grâce à l’ouverture régulière de nouveaux sports aux femmes, elles passent le cap des 100 participantes en 1952 à Oslo puis celui des 200 à Innsbruck en 1964 et celui des 300 à Calgary en 1988. En 1992 à Albertville, elles sont 488 femmes sur un total de 1801, soit 27% des athlètes présents. A partir de là, leur nombre progresse encore plus rapidement avec environ une centaine de sportives en plus par édition pour passer le seuil symbolique des 1000 femmes à Vancouver en 2010. Il y a quatre ans au Canada, les femmes représentaient donc 40% du total. Il faut désormais attendre la fin des Jeux pour obtenir les statistiques officielles mais ce pourcentage aura certainement grimpé à Sotchi.

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Ce qu’on sait déjà, en revanche, c’est qu’il n’y a jamais eu autant d’épreuves ouvertes aux femmes. Sur les 98 épreuves (un record) de ces Jeux, 43 sont féminines et 6 sont mixtes. Les femmes participent donc à pile la moitié des épreuves. Pas mal ! Parmi les nouveautés de cette année, de nombreuses concernent les femmes mais le sport qui fait parler tout le monde, c’est le très spectaculaire saut à ski décliné dans sa version féminine. Enfin les femmes ont le droit de s’élancer dans les airs et de prendre des risques fous comme les hommes. Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin. Maintenant que le saut à ski a rejoint le ski de fond au programme féminin olympique, il ne reste plus qu’au combiné nordique (qui n’est que l’association de ces deux sports dans une seule et même épreuve) de devenir aussi un sport féminin.

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C’est assez simple, en fait. A Pyeongchang en Corée du Sud en 2018, il suffit d’inclure trois épreuves de combiné nordique (comme pour les hommes), de passer à deux épreuves de bobsleigh (comme pour les hommes) et de porter à trois les épreuves de saut à ski (comme pour les hommes), pour que l’égalité soit alors parfaite. CQFD ?

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De la naissance des Jeux olympiques d’hiver et de la mort des Jeux nordiques

On a souvent tendance à croire que les Jeux d’hiver sont nés un beau jour de 1924 à Chamonix pour satisfaire le besoin frivole d’une frange privilégiée de la population occidentale de se griser à grands coups d’activités hivernales. Ce n’est pas faux mais la genèse des JO d’hiver n’a pas été aussi spontanée, loin de là. Pendant plus de vingt ans, entre tâtonnements et coups du sort, les sports d’hiver ont cherché leur place dans l’agenda des compétitions internationales.

OR14_JO_HIVER_1924-1990_JO_SOTCHIRetournons d’abord au tout début du 20ème siècle. Avant de devenir olympiques, les sports d’hiver ont déjà besoin d’un événement majeur. C’est chose faite en Suède en 1901 avec les Jeux nordiques. Le succès est au rendez-vous. Ils se déroulent tous les deux ans puis tous les quatre ans jusqu’en 1926. Leur fondateur, le général Balck, est un ami proche de Coubertin. Il aimerait bien que ce dernier intègre des sports d’hiver aux JO mais il lui faut être patient. C’est seulement aux JO de Londres en 1908 que quelques épreuves de patinage artistique viennent agrémenter le programme olympique. Un premier pas est franchi.

Plus téméraire encore, un comte italien propose d’organiser une semaine de sports d’hiver durant les JO de Stockholm en 1912. Mais cette idée ne plaît pas aux frileux organisateurs des Jeux nordiques. L’idée ressurgit une nouvelle fois pour les Jeux de Berlin 1916. Cette fois, c’est sûr, il y aura bien une semaine de compétitions de sports d’hiver aux Jeux olympiques. Sauf que les Jeux de Berlin de 1916 n’ont évidemment jamais eu lieu à cause de la Première guerre mondiale…

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Encore quatre ans d’attente jusqu’aux Jeux d’Anvers en 1920. Mais la semaine de sports d’hiver est temporairement laissée de côté au profit de quelques épreuves de patinage artistique et de hockey sur glace. Des os à ronger pour patienter. La délivrance est proche. Il est finalement décidé que le pays organisateur des JO de 1924, la France, va accueillir une semaine internationale de sports d’hiver sous le patronage du CIO. Cette semaine – qui dure en fait 11 jours – est séparée des épreuves d’été. Elle se déroule à Chamonix.

Voici donc les fameux premiers Jeux olympiques d’hiver de Chamonix. Pourtant, en 1924, ce nom n’existe pas encore. Ce n’est que rétroactivement qu’on donnera à cet événement le privilège d’avoir été le premier. En effet, motivé par le succès des compétitions de Chamonix, le CIO décide l’année suivante de créer des Jeux d’hiver séparés. Pas une semaine internationale gadget mais de vrais Jeux olympiques. Les Jeux d’hiver de Saint-Moritz en 1928 sont donc les vrais premiers Jeux d’hiver, même s’ils sont officiellement les deuxièmes.

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L’éclosion des Jeux d’hiver est un coup dur pour les Jeux nordiques. 1926 sera d’ailleurs la dernière année pour eux. Non pas qu’on ait décidé de les arrêter à partir de là, pas du tout. Les organisateurs ont même tenté plusieurs fois de sauver leurs Jeux. Mais le destin s’est acharné contre l’événement sportif internationalo-suédois. D’abord, le fondateur, Balck, meurt en 1928 en emportant avec lui une bonne partie de l’énergie positive nécessaire à organiser un tel tournoi. En 1930, c’est l’absence de neige qui empêche la tenue des Jeux nordiques. En 1934, c’est au tour de la Grande dépression. Quant à ceux de 1942, la Deuxième guerre mondiale sera une excuse plus que légitime pour les annuler. Les Jeux nordiques ne vont pas s’en remettre. Impossible de rivaliser avec les JO. Ils meurent dans l’indifférence quasi générale.

La bonne nouvelle dans tout cela, c’est que, peu importe le nom ou l’organisateur, les sports d’hiver ont désormais un écrin grandiose pour se faire connaître et se développer.

Est-ce la lutte finale ?

Les championnats d’Europe qui se déroulent actuellement à Tbilissi en Géorgie ont un goût très particulier. L’avantage lorsqu’on menace de supprimer un sport du programme olympique, c’est que, tout d’un coup, on allume les projecteurs sur lui et on réalise que les Jeux ne seront pas tout à fait pareils sans sa présence. Et cet être cher qui nous manque déjà tant alors qu’il ne devrait disparaître que pour les JO de 2020, c’est la lutte.

Au-delà de l’aspect historique d’une discipline plusieurs fois millénaire et notamment pratiquée chez les Grecs de l’Antiquité, la lutte gréco-romaine fait partie du programme olympique depuis les premiers Jeux modernes de 1896. La lutte libre, elle, est apparue aux JO dès 1904. Autant dire que ce sont des sports piliers de l’olympisme moderne qu’on annonce vouloir supprimer. Comment cela a-t-il pu arriver ?

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Même si la menace plane depuis de nombreuses années, c’est après les JO de Londres en 2012 que le Comité international olympique (CIO) a revu l’ensemble des sports du programme olympique selon tout un tas de critères (universalité, popularité, coûts d’organisation, système de contrôle antidopage,…). La lutte est arrivée bonne dernière. L’annonce brutale a été faite le 12 février dernier : la lutte devrait être supprimée à partir des JO de 2020.

Cette décision – qui doit encore être validée en septembre – a plongé les fédérations de lutte du monde entier dans l’incompréhension. Elle a même fait réagir un large public qui n’y connaît absolument rien en lutte. Le cataclysme est tel qu’il a même uni lutteurs iraniens et américains, deux peuples qui accordent beaucoup d’importance à la lutte, pour se battre ensemble à coups de manifestations et de pétitions. Deux champions olympiques, un Bulgare et un Russe, ont d’ores et déjà renoncé à leur médaille d’or en guise de protestation. Quant à à l’entraîneur de l’équipe nationale de lutte gréco-romaine bulgare, double champion olympique, il a entamé une grève de la faim.

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Les réactions extrêmes du monde de la lutte s’expliquent par l’absolue nécessité pour ce sport de rester une discipline olympique. Les JO sont la vitrine mondiale de la lutte. Contrairement à d’autres sports, elle a besoin de cette exposition tous les quatre ans pour vivre et survivre. Sans JO, la lutte attirerait de moins en moins de jeunes sportifs et pourrait mourir, pas seulement olympiquement parlant, dans quelques années.

La lutte n’est pas encore morte pour l’olympisme mais elle est vraiment moribonde. Même si une réforme de ce sport est certainement nécessaire, la suppression olympique est un geste brutal dont il ne se relèverait sans doute pas. Pourquoi veut-on tuer la lutte olympique ? Pour des raisons marketing. La lutte n’est pas le sport le plus médiatique du monde, évidemment. Certaines disciplines plus attrayantes pour les sponsors et les médias pourraient la remplacer. Le monde change, bien sûr, et les contraintes du CIO doivent évoluer. Mais était-il vraiment nécessaire de supprimer ce noble sport antique ? Est-ce que les quelques millions que ce changement va certainement apporter méritent de vendre l’âme de l’olympisme encore une fois ?

Pourquoi l’enlever purement et simplement ? Pourquoi ne pas la laisser et ajouter d’autres petits nouveaux puisque certains sports méritent clairement d’entrer au programme olympique ? Parce que les règles du CIO sont strictes et que le nombre de sports olympiques est limité à 28. Après l’exclusion du baseball et du softball (présents jusqu’en 2008 à Pékin), il n’y avait plus que 26 sports à Londres en 2012 faute d’un accord sur les deux nouveaux sports à inclure. Avec le retour du golf et du rugby dès 2016 à Rio, la limite des 28 sports est donc atteinte. Si le CIO souhaite ajouter un nouveau sport, il lui faut donc en supprimer un. Et le CIO souhaite évidemment ajouter un nouveau sport à sa palette. La lutte se présente à sa propre succession, bien sûr, mais les rivaux sont nombreux et motivés. Il y a le squash et le karaté, deux sports populaires qui tentent d’entrer dans le monde merveilleux des JO depuis un moment déjà. Il y a l’escalade aussi, le baseball et le softball, qui veulent effectuer un come back rapide dans le programme olympique, et, enfin, des sports récents et en vogue tels que le wakeboard, le wushu et les sports de roller.

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À moins d’une volte-face du CIO gêné par le scandale déclenché par l’annonce probable de la suppression de la lutte, cela risque d’être terrible en septembre à Buenos Aires. Le CIO va y annoncer le nom de la ville hôte des Jeux de 2020 et le nom du 28ème sport retenu. Qui de Madrid, Tokyo ou Istanbul arrachera de haute lutte les premiers Jeux a priori sans lutte ? Qui accueillera les Jeux qui auront une nouvelle fois fait se retourner dans sa tombe le Baron de Coubertin ?